
Certaines plaisanteries sur les protestants ont du vrai
La différence entre les protestants et les catholiques, c’est qu’au moment d’organiser une fête, les premiers ont toujours peur d’avoir trop et les seconds pas assez. Mais tous se trompent : les protestants ont juste assez de nourriture, alors que les catholiques se retrouvent avec des restes pour deux jours. Cette plaisanterie correspond-elle à une réalité ?
Oui. Il faut savoir que les catholiques n’entretiennent pas le même rapport au corps et à la nourriture que les protestants. Lorsque le prêtre accorde le pardon à un confessant, c'est le Christ en personne qui agit à travers le corps du prêtre. Et, lors de l’eucharistie, le catholique est convaincu que le pain et le vin se transforment réellement en sang et en chair du Christ ; c’est ce qu’on appelle la transsubstantiation, tandis que pour les protestants, c’est plutôt une image (on parle de consubstantiation). Il y a donc, chez les catholiques, une insistance sur la chair, le corps. C’est la raison pour laquelle ils peuvent représenter des saints dans l'iconographie. Et tout cela donne un autre rapport au corps et à la nourriture. Il y a des cycles, avec des périodes de bombance et des périodes de retenue.
La seule fois où j’ai eu droit à de la tresse au beurre au moment de l’Eucharistie dans une Église protestante, c’était dans le canton de Fribourg. Jusque-là, j’avais été habituée à de simples petits morceaux de biscotte. Je me suis dit que c’était l’influence des catholiques. Est-ce une hypothèse plausible ?
Bien sûr. Dans des pays où les protestants et les catholiques se côtoient, ils se sont mutuellement changés. Par exemple, les catholiques vaudois ressemblent aux protestants sur certains points : ils ont développé un petit côté individualiste, ils sont moins bons vivants que leurs homologues fribourgeois et ils manifestent un sentiment de culpabilité qu’on retrouve habituellement chez les protestants. Je l'ai constaté. C’est pareil dans le canton de Genève, où le catholicisme a pris des couleurs protestantes.
Lorsque le pape Jean-Paul est venu en Suisse en 2004, les CFF avaient affrété des trains spéciaux pour permettre aux catholiques de se rendre en masse à Berne. Je suis montée dans un train bourré de catholiques qui riaient à gorge déployée. Je me suis dit que l’ambiance n’aurait pas été aussi joyeuse si cela avait été des protestants…
La légendaire austérité des protestants a des racines historiques. De manière générale, depuis les réformes luthériennes et calvinistes, ils s’efforcent de pratiquer ce que le sociologue Max Weber appelle l’ascèse intramondaine, c’est-à-dire qu’ils cherchent à manifester leur foi dans leur vie personnelle et sociale. Cela s’explique par l’absence d’incarnation dans les sacrements : ce travail d'incarnation est donc reporté sur l’individu, qui se sent obligé d’observer une discipline quotidienne. Calvin disait déjà que le devoir d'un fidèle protestant est de rendre gloire à Dieu dans tout ce qu’il fait. En clair, le protestant doit rendre des comptes au patron sept jours sur sept. Seul face à cette obligation, il devient, pour reprendre un slogan du XVIe siècle, un petit prêtre. Cela donne une moralité très accentuée et une forte tendance à l’autocontrôle. C’est ce que le philosophe Michel Foucault appelait l'internalisation de l'autorité. Le protestant intériorise, dans son intimité psychocorporelle et familiale, le devoir de la sanctification et de la glorification. Bien sûr, il y a des catholiques déprimés et des protestants pleins de joie de vivre, mais on peut observer des tendances. Il faut savoir qu’à une certaine époque, les protestants n'avaient pas le droit de jouer aux cartes, ni d’aller au bal. Surtout, ils n’ont pas la possibilité de se confesser quand ils ont péché ; ils sont donc aux prises avec un sentiment de culpabilité, dont ils ne savent pas quoi faire.
Pourtant, la Bible les y autorise : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris » (Jacques 5 :16).
Oui, mais chez les protestants, la confession n’est pas ritualisée comme c’est le cas chez les catholiques, et cela change tout.
En principe, le protestant se confesse directement à Dieu. De temps en temps, il fait un don à une association caritative pour soulager sa conscience, ce qui ne résout pas le problème de fond. Le sentiment de culpabilité est colossal dans le protestantisme. Pour certains, on a l'impression qu'ils doivent être parfaits. Il y a aussi une forte intellectualisation. On trouve beaucoup d'écrivains suisses romands qui viennent du protestantisme. Il y a donc un développement de l’intellectualité et de l’hyper-moralité. En fait, il n’y a pas besoin d'avoir longuement étudié Freud pour comprendre que les protestants sont plus tourmentés que les catholiques.
Je n’ai jamais vu de protestants répéter des chants avant d’aller à l’Église, sauf aux États-Unis, avec les chœurs de gospel. J’ai même entendu dire qu’il existait en Suisse des chœurs mixtes protestants et catholiques, pour le plus grand désarroi des catholiques qui n’osent pas dire aux protestants qu’ils chantent mal. Est-ce un cliché ou une observation ?
Le dimanche, le protestant rend gloire à Dieu en chantant. De là vient que tous les fidèles doivent chanter, y compris ceux qui ne sont peut-être pas très doués. Ils n’ont pas besoin de répéter avant d’aller à l’Église, car l’essentiel est d’y mettre du cœur. On fait avec les moyens du bord. Et si un protestant chante bien, il ne doit pas se distinguer ; ce serait mal vu. Alors que dans le catholicisme, si vous avez une soliste, vous la mettez en avant, parce que c'est beau. On trouve des chefs de chœurs professionnels ou semi-professionnels. De plus, les catholiques ont une solide tradition autour de la musique et du chant d’Église. Ils aiment chanter ensemble ; c’est culturel. Ainsi, l’Église est un lieu de socialisation. Les catholiques qui ne croient pas en Dieu ne voient pas d’inconvénient à s’y rendre pour assister à la messe de Noël, parce qu’il y a du vin chaud et une belle chorale. Et depuis Vatican II, leur liturgie est devenue beaucoup plus accessible et plus populaire. Tout cela contribue à améliorer le niveau des performances musicales et vocales…





