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la Plaza San Martín à Lima, au Pérou.
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“Quand le juste gouverne, le peuple se réjouit” : face à un avenir incertain

Yohan Châble et Izia Rouviller
3 mars 2026
À Lima, l’espoir d’un changement après la chute de Nicolás Maduro se mêle à la crainte d’un statu quo autoritaire. Témoignages de Vénézuéliens en exil qui, entre foi, prudence et mémoire de la répression, appellent à protéger les civils et à reconstruire le pays.

Lorsque Paulo Méndez a appris la nouvelle de l’enlèvement de Nicolás Maduro par Washington, ses pensées ont tout de suite volé vers ses proches restés au Venezuela. “Depuis le Pérou, nous avons accompagné nos familles, nos amis et nos collègues de Caracas en les appelant au calme, à rester chez eux, à faire des provisions de nourriture et à éviter les affrontements”, relate le quarantenaire depuis les locaux de l’association VeneActiva, à Lima. Régularisation, insertion économique, soutien psychologique : ici, ce sont d’anciens réfugiés qui aident les nouveaux venus. Chemise bleu marine et barbe de quelques jours, Paulo Méndez a commencé à travailler pour l’organisation en 2020, après être resté bloqué au Pérou à cause de la pandémie de Covid-19. En obtenant l’asile, il est devenu persona non grata au Venezuela, rejoignant les rangs des 8 millions de personnes ayant fui l’instabilité politique et économique.

Depuis plus d’une décennie, le pays fait face à une crise multidimensionnelle, liée à une gestion autoritaire du pouvoir, à des ingérences étrangères répétées ainsi qu’à la chute du prix du pétrole sur les marchés internationaux. Depuis 2013 et l’arrivée à la présidence de Nicolás Maduro, la production pétrolière – dont est dépendante l’économie nationale – s’est effondrée sous l’effet combiné d’une mauvaise gestion, d’un manque d’investissements et de sanctions internationales. De quoi aggraver pénuries, hyperinflation et détérioration des conditions de vie de la population. Plus d’un million de personnes ont trouvé refuge dans la capitale péruvienne, devenue la principale ville d’accueil des Vénézuéliens en exil. Ici et à travers le monde, des milliers d’entre eux ont célébré la nouvelle tombée au début de l’année.

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les forces américaines ont bombardé la capitale, Caracas, avant de capturer le chef d’Etat et sa femme. Le couple a ensuite été transféré aux États-Unis pour comparaître devant un tribunal fédéral à New York et répondre d’accusations de narcoterrorisme et de trafic de drogue. Les autorités américaines ont annoncé qu’elles “dirigeraient” le pays jusqu’à une transition démocratique, et prendraient le contrôle des vastes réserves de pétrole vénézuélien. Une action critiquée par plusieurs observateurs internationaux, en vertu du principe de non-ingérence inscrit dans la Charte des Nations unies.

“La faim n’a pas de couleur politique”

Pour Paulo Méndez, l’heure n’est pas encore à la célébration. “Assister à ce qui pourrait être la fin de ce régime oppressif me procure un profond soulagement, mais aussi une grande inquiétude, car rien ne garantit la protection de ceux qui s’opposent encore au pouvoir.” Le jour-même, la Cour suprême vénézuélienne a confié la présidence par intérim à Delcy Rodríguez, vice-présidente et collaboratrice de confiance de l’ancien dirigeant. Alors que les partisans de l’opposition se font discrets par peur des représailles, les soutiens du président déchu, notamment les colectivos – des milices armées – patrouillent dans la capitale, intimidant les civils.

“La Bible nous enseigne que lorsque le juste gouverne, le peuple se réjouit, rappelle Paulo Méndez. En tant que chrétien, je pense que la politique devrait avant tout être au service de la protection des citoyens.” Membre actif du parti protestant Nuvipa, l’homme de 41 ans a fait partie de la Commission des cultes de l’Assemblée nationale vénézuélienne jusqu’en 2021. En 2019, son parti avait coordonné une distribution d’aide humanitaire aux Vénézuéliens, “car la faim n’a pas de couleur politique”. Une solidarité qui, selon lui, doit guider la transition.

“Mes proches restés sur place vivent dans l’incertitude, confie Yelitza Véliz, 46 ans, après son enthousiasme initial. Tant que les politiques proches de Maduro resteront en poste, ils ne voient pas de réel changement possible.” Sur le front de mer de Barranco, un quartier de Lima, l’ancienne couturière veille avec sa sœur sur le stand de calamars frits de sa fille d’un regard attentif. La petite famille originaire du Venezuela est installée à Lima depuis huit ans déjà.

Longtemps perçu comme une zone de transit, le Pérou est aujourd’hui un lieu d’ancrage majeur pour les Vénézuéliens de la diaspora. Une tendance favorisée par la mise en place en 2017 d’un permis temporaire de séjour. L’économie informelle y est massive – elle représente plus de 70 % de la population active selon l’OCDE –, facilitant l’accès rapide à un travail, quoique souvent précaire. Yelitza Véliz vend du pop-corn dans la rue, sa sœur des casquettes. Parfois, leurs revenus ne suffisent pas pour le loyer mensuel de 1300 soles – un peu moins de 300 francs suisses. “On emprunte à des amis péruviens pour tenir, raconte-t-elle. La vie est dure, mais c’est toujours mieux qu’au Venezuela.”

“Je ne veux pas assister à un scénario de vengeance”

La survie, Maholy Sánchez en connaît le prix. Engagée pendant des années dans la lutte sociale contre le pouvoir de Maduro, elle a manifesté malgré la répression. Son ex-mari, militaire, participait lui aussi à la contestation au sein d’un mouvement de jeunes protestataires criminalisé par le régime. Par le bouche-à-oreille, un officier supérieur les avertit qu’un mandat d’arrêt pourrait être émis. “Nous courrions le risque d’être accusés de trahison, ce qui est passible de la peine maximale’, soit trente ans de prison, se souvient la criminologue de 35 ans. En décembre 2017, le couple fuit à la faveur de la nuit avec neuf autres membres de leur famille. Après sept jours de route à travers la Colombie et l’Équateur, ils atteignent le Pérou.

Aujourd’hui engagée au sein de l’association VeneActiva à Lima, Maholy reste prudente face aux récents événements. En novembre dernier, avant la capture de Nicolás Maduro, elle mettait en garde contre toute intervention étrangère : “Une invasion serait tout à fait défavorable, car cela reviendrait à violer la souveraineté du pays. Ce n’est pas la bonne façon de faire tomber un gouvernement, même s’il n’est pas démocratique.”

Paulo Méndez rêve d’un Venezuela libéré de l’autoritarisme. “Je ne veux pas assister à un scénario de vengeance. Je souhaite voir advenir un processus de réconciliation citoyenne, afin que l’ordre constitutionnel soit rétabli et que la diaspora puisse revenir, plaide-t-il. Passer d’un pays en crise à une nation en reconstruction, où la famille redevienne le centre. Et la justice, une réalité quotidienne.”