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Temple de Môtiers / NE (@Michel Kocher)

Écouter le culte

Dans son célèbre Sermon sur la montagne, Jésus présente sa vision du commandement « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex. 20,13). Comme à son habitude, Jésus va plus loin en affirmant que quiconque se met en colère contre quelqu’un ou l’humilie publiquement est également coupable de meurtre. Sagesse ou folie ? Que veut dire Jésus, et comment cette pensée peut-elle inspirer ma propre vie ? 

Prédication

Référence(s)
Matthieu
Chapitre
5
Versets
17
à
20
Matthieu
Chapitre
5
Versets
21
à
26

Remplis de Sagesse

On est dans la collection la plus célèbre des enseignements de Jésus – et ma préférée : le Sermon sur la Montagne. 

Il y présente sa vision du Royaume des Cieux. Pas une île dans les nuages avec des anges qui jouent la trompette. Mais un mouvement lancé par Dieu, qui débarque ici sur terre. Un mouvement qui appelle à une autre manière d’être en relation – où chacun·e est traité·e avec dignité et respect. Un mouvement que Jésus annonce d’abord aux personnes exclues, ignorées et vulnérables. 

Avant d’entendre le deuxième texte, deux points me semblent importants :

1. L’Ancien Testament était important pour Jésus. 

Il le prenait au sérieux. En fait, Jésus n’a rien inventé, tout était là, dans la Loi et les Prophètes. Pour lui, ces Ecritures étaient pleines de sagesse divine – à méditer et à vivre.

Si Jésus y accordait tant d’importance, je suis convaincu que ça vaut la peine de s’y intéresser aussi. Avec la curiosité et le respect qu’on a en voyageant dans culture différente de la nôtre.

2. Jésus interprétait la Bible. 

C’est peut-être évident, mais bon à se le rappeler. À son époque comme aujourd’hui, on ne peut pas prendre ces textes comme un règlement à appliquer à la lettre. Jésus les interprétait, souvent différemment que les spécialistes des Ecritures et Pharisiens.

Si Jésus interprétait la Bible, ça nous invite à oser le faire aussi – en nous inspirant de lui. Les divergences d’interprétations ne sont pas nouvelles. La question, c’est plutôt : est-ce que mon interprétation guérit ou blesse ? Est-ce qu’elle amène à plus de vie ou plus de mort ?

Je crois que c’est comme ça que la Bible a été pensée : un trésor rempli de la sagesse de Dieu, qui peut nous apprendre encore aujourd’hui à vivre pleinement – en être humain et partenaire de Dieu. Ou dit autrement : à vivre selon la volonté de Dieu. 

C’est ce que Jésus va illustrer dans le deuxième texte (Mt 5,21-26).

Ta vie n’a pas d’importance

Jésus ne se contente pas de répéter ce qu’on connait déjà – ça n’aurait pas beaucoup d’effet. Il va plus loin, en remettant en question nos idées préconçues. 

« Vous avez entendu : celui qui commet un meurtre mérite de comparaître devant le juge. Eh bien, moi je vous dis : celui qui se met en colère contre quelqu’un mérite de comparaître devant le juge » (Mt 5,21-22). La colère mérite le même jugement qu’un meurtre ? Ça semble excessif. Même si on comprend que c’est la violence que Jésus vise, plutôt que la colère elle-même. Ce n’est quand même pas la même chose que d’ôter la vie à quelqu’un!

« Et celui qui dit à quelqu’un : “Vaurien ! Moins que rien !” mérite d'être jugé par le conseil suprême » (5,23). Une insulte mériterait d’être traité plus sévèrement qu’un meurtre ?

« Et celui qui lui dit : “Idiot !” mérite d'être jeté dans le feu de la Géhenne » (5,24). Là c’est carrément de la folie. Tout ça pour un petit commentaire grossier ?

Jésus joue ici avec le décalage et l’absurde. Il y a bien sûr un monde entre un meurtre et traiter quelqu’un d’idiot. Mais ces exemples pointent vers quelque chose de plus profond : quelle valeur est-ce que je vois dans l’existence d’un être humain ? 

Quel est le lien que Jésus fait entre l’insulte et le meurtre ? Un même sentiment : le mépris.  Le mépris, on pourrait le résumer à cette phrase : « Ta vie n’a pas d’importance pour moi ».

Cette idée « ta vie n’a pas d’importance pour moi » – on l’a tou·te·s déjà vécu, on en a été témoin de près ou de loin et on l’a fait vivre à d’autres. Par une parole, un geste, une violence, un regard qui perce et qui coupe le souffle. 

Le mépris déshumanise, il laisse ses empreintes sur l’âme. Le meurtre, c’est tout simplement l’étape ultime du mépris, son aboutissement.

Ta vie compte

Jésus lit tout ça dans le commandement « Tu ne commettras pas de meurtre ». Il y a déjà une grande sagesse là-dedans. Et si on le retourne – on peut y découvrir cette autre pépite de la sagesse de Dieu : chaque vie compte. Chaque vie a une importance infinie aux yeux de Dieu. Celle de ton prochain, ta prochaine et la tienne.

Jésus nous ramène ici au commencement : Chaque être humain est créé à l’image de Dieu. Les personnes que vous avez croisées cette semaine – dans la rue, à la caisse du supermarché, ou dans les images de l’actualité – toutes, sans exception, sont porteuses de l’image de Dieu. L’humanité dans toute sa diversité – au-delà de nos frontières, de nos préjugés, de nos peurs.

Le feu qui dévore

J’aimerais revenir sur une image qui m’a passablement travaillé en cheminant avec ce texte : le feu de la Géhenne. Le drame de Crans-Montana nous a rappelé de plein fouet les effets dévastateurs des flammes. Un incendie, ça ne laisse pas indifférent, encore moins quand des vies sont touchées.

Je crois que ce n’est pas anodin que Jésus ait choisi l’image du feu pour parler de l’impact que le mépris peut avoir sur les autres, et sur nous-mêmes.

Mais qu’est-ce que ça veut dire « le feu de la Géhenne » ?

La Géhenne, c’est le nom d’une vallée au sud de Jérusalem, « Ge-Hinnom », où certains anciens Israélites avaient sacrifiés leurs enfants au dieu Moloch. Plusieurs prophètes ont dénoncé et condamné cette pratique. À l’époque de Jésus, cette vallée était devenu la décharge publique où on brulait les déchets de la ville. C’est une image qui symbolise le jugement de Dieu, mais qui a passablement été détourné dans le sens d’un châtiment éternel, ce qui est plus une idée grecque qu’hébraïque.

Lu dans ce contexte, je crois que Jésus veut nous avertir : si on laisse le feu du mépris et de la colère brûler en nous, on finit par devenir le feu lui-même. 

Ce n’est pas un jugement qui viendra un jour, comme une punition tombée du ciel. Le jugement commence aujourd’hui. Chaque fois que je laisse le mépris brûler en moi, je livre une partie de mon humanité, de ma personnalité, au feu. Chaque fois que je brûle les autres, je laisse le feu gagner du terrain en moi. Jusqu’à ce qu’il envahisse tout mon être, comme la Géhenne, un dépotoir où tout est brûlé et consumé.

Personne – ni vous ni moi – n’est à l’abri de laisser ce feu grandir en elle. On est témoin de tous ces feux brulants dans le monde – conflits, attaques, répressions, abus, corruption, désinformation. Et c’est difficile de ne pas perdre espoir. Les feux semblent être presque partout. Et c’est un défi de ne pas laisser ce feu de la peur, de la colère et de la division entrer en nous.

Jésus m’invite à faire une introspection honnête. À sérieusement scruter les moments où ma colère prend le dessus ; où je méprise et je blesse l’autre ; où je refuse de reconnaître Dieu dans le visage d’un autre être humain. Pas seulement dans mes actes, mes gestes, mes paroles, mais aussi dans mes pensées et dans mon cœur.

La poussière sous le tapis

Prendre conscience de ce feu, c’est la première étape. Mais ensuite ? Jésus propose deux pratiques concrètes et simples : 1) réconcilie-toi avec la personne qui t’en veut et 2) résout les conflits avant que le feu devienne immaitrisable. Si simple, et pourtant si couteux ! 

Encore et encore, la poussière est cachée sous le tapis. La personne qui blesse cherche à protéger sa position et sa fierté, l’institution protège son image, et la victime a peur de s’exprimer. Ou, si elle le fait, elle n’est ni entendue ni crue. Les puissants peuvent ravager le monde et brûler des vies sans scrupules et en toute impunité. Les fichiers Epstein ne sont qu’un exemple parmi d’autres de la complicité de notre système.

Mais en refusant de voir les blessures – causées et reçues – le feu gagne du terrain : autour de nous, en nous. Dans un monde où la peur, la division et la violence montent – même chez nous – l’appel de Jésus à résister au feu du mépris et de la colère est urgent.
Dans le public. Le privé. Partout.

Courage et humilité

Je rêve d’une Église qui se tient aux côtés des personnes exclues, ignorées et vulnérables d’aujourd’hui et qui rejoint celles qui dénoncent avec fermeté les feux du mépris et de la violence. 

Je rêve de chrétien·ne·s qui ne protègent pas leur fierté ou l’honneur de l’institution, mais qui osent dire : « tout mépris, toute violence, tout abus – physique, sexuel, psychologique ou spirituel –  est intolérable. Dieu n’a pas voulu ça. Dieu s’indigne et pleure avec toi. Moi aussi ».

Je rêve qu’ensemble, on chemine vers une vie plus courageuse, plus humble. Qu’on apprenne à honorer l’image de Dieu en chaque être humain. Et qu’en société comme à la maison, on ose demander pardon, réparer – et éteindre les feux.

« Heureuses les personnes qui sont humbles de cœur, 
car le royaume des cieux est à elles !

Heureuses les personnes qui ont faim et soif d’un monde juste,
car elles seront comblés !

Heureux·ses les artisan·e·s de paix,
car elles·ils seront appelés enfants de Dieu !

Amen.

Une prière que vous pouvez dire et compléter comme vous voulez 

Jésus-Christ,

notre monde est en proie à des feux brulants — des bombes et des armes, mais aussi des mots blessants, des silences complices et des regards qui déshumanisent. Tu nous as enseigné que le meurtre commence bien avant le geste : dans la colère, dans l’insulte, dans la pensée que « ta vie n’a pas d’importance pour moi ». Aide-nous à reconnaître ce feu en nous — et à ne pas le laisser grandir.

Inspire les responsables — politiques, économiques, sociaux et religieux — à identifier des moyens pour éteindre les feux plutôt que de les nourrir. Suscite des voix qui dénoncent l’injustice et qui défendent la dignité de chaque personne — surtout celles que l’on rejette et que l’on oublie.

Dans nos vies aussi, nous sommes parfois acteurs et actrices ou témoins de cette violence. Aide-nous à oser regarder nos gestes, nos paroles, nos pensées. À demander pardon quand nous avons blessé. À tendre la main, même quand c’est couteux. À choisir l’humilité, plutôt que la fierté – comme tu l’as fait.

Et dans ton Église — que nous ne cherchions pas d’abord à protéger notre image, mais à être avec les personnes exclues, ignorées et vulnérables. Que nous soyons un lieu où l’on cultive le courage de résister et où l’on ose écouter, croire, accompagner.

Fais de nous, Seigneur, des artisanes et des artisans de paix.

Amen.