
Parmi les mille voix qui saturent nos vies, laquelle suivons-nous et pour nous mener où ? Jésus le bon berger amène ses brebis hors de la bergerie. Il ne les garde pas au chaud dans l'enclos mais les conduit dehors...
Prédication
N’avez-vous pas l’impression que nos vies sont saturées de voix ? Des voix qui nous parlent, qui nous informent, qui nous conseillent, qui nous appellent. La technologie a décuplé le nombre de ces voix qui nous parviennent, par de multiples canaux. Nos amis et nos proches, les influenceurs sur les réseaux sociaux, les leaders charismatiques de toutes sortes (politiques, scientifiques, chefs d’entreprises, philosophes, religieux), les coachs en développement personnel, nombreuses sont les voix qu’on écoute, qui nous influencent, qui nous inspirent, qui orientent notre pensée, qui nous apportent des réponses… Alors laquelle, ou lesquelles dirigent vraiment notre vie ?
Jésus, dans la parabole de l’évangile de Jean que nous avons entendue, la parabole dite du bon berger, dit que le berger appelle ses brebis par leur nom et le conduit dehors et marche devant elles. Et les brebis le suivent car elles connaissent sa voix. Dans la Bible, la figure du berger est un classique, surtout de l’Ancien Testament. C’est un rôle joué par Dieu : Dieu est le berger par excellence de son peuple (Psaume 23 : « l’Eternel est mon berger »), mais aussi par d’autres, comme Moïse, comme David. Le berger a un rôle de rassembleur, de protecteur, de conducteur (il conduit le troupeau quelque part, vers un lieu bon pour lui), de sauveur aussi. Et puis c’est le rôle du Messie attendu : celui qui rassemblera le peuple dispersé, le sauvera des prédateurs. Les responsables d’Israël sont qualifiés de bergers. Ils en prennent pour leur grade à travers la voix des prophètes, comme Ezechiel ou Zacharie, parce qu’ils ne paissent pas le troupeau, mais se paissent eux-mêmes et laissent le troupeau livré à lui-même, ou alors parce qu’ils dominent le troupeau avec violence et dureté ! En Zacharie 34, nous avons une bonne idée de ce que Dieu reproche aux bergers d’Israël et le type de berger qu’il promet à son peuple.
La parabole du bon berger, en Jean 10, arrive juste après le récit de la guérison de l’aveugle de naissance (au chapitre précédent). L’aveugle miraculé est jeté dehors par les pharisiens après qu’il a témoigné de sa guérison. Les mauvais bergers, les faux bergers dénoncés par Jésus dans la parabole peuvent tout à fait être eux : ils volent l’accès à Dieu, ils empêchent les brebis de passer par la porte pour accéder à la vie (étant donné que Jésus dans ce texte dit aussi qu’il est la porte, ça se tient !). L’enclos serait alors l’image du temple, de la religion, qui est devenu un lieu enfermant, un lieu qui, paradoxalement, ne donne plus accès à Dieu. Jésus se présente comme le bon berger, dans tous les sens du terme bon, y compris dans le sens de « vrai » : il est le vrai berger, par opposition aux faux bergers. Son rôle consiste à venir vers les brebis (il est celui qui vient, que les brebis attendent), à les appeler par leur nom (c’était une pratique courante que les bergers donnent un nom à certaines brebis), pour les amener dehors. Car c’est dehors, hors de l’enclos que la vie est.
Mais revenons à la voix : saviez-vous que votre voix était unique ? Qu’il n’y en a aucune autre pareille dans le monde ? Les recherches ont montré que toutes les voix humaines sont uniques, comme les empreintes digitales. Parfois deux timbres peuvent être similaires mais les voix restent uniques. Et c’est pour cela qu’on peut reconnaître en une fraction de seconde la voix d’un proche, parmi mille autres. J’avais pris conscience de cette unicité de la voix, après la mort de mon grand-père. Il est mort quand j’avais 16 ans, et je me souviens, quelques années après sa mort, avoir écouté sa voix que mes parents avaient enregistrée (avec un magnétophone, à l’époque on n’avait pas de smartphones !). Quel moment saisissant rempli d’émotion. Il était soudainement là, devant moi, vivant, juste par sa voix. Dans la voix se révèlent beaucoup d’éléments de notre identité (notre âge, nos origines géographiques, notre état de santé etc.) et de notre personnalité (douceur, timidité, dureté : tout cela passe par la voix). Et on imagine la voix de Jésus : à la fois douce, pleine d’amour et pleine d’autorité aussi. De ces voix qu’on écoute et qu’on veut suivre. Ses disciples qui ont vécu avec lui la reconnaissaient certainement parmi mille autres. Alors on peut se demander : nous, des années après eux, nous qui ne l’entendons pas avec nos oreilles physiques, comment la connaître ? Et bien, il n’y a pas trente six mille moyens frères et sœurs, c’est par la fréquentation assidue des Ecritures, par la lecture quotidienne de la Bible et dans la prière que nous habituons peu à peu nos oreilles spirituelles à la voix du Seigneur. Plus nous connaîtrons la voix de Jésus, cette voix unique, plus nous la reconnaîtrons parmi toutes les autres et plus nous la suivrons, naturellement, à la place des mille autres qui nous appellent et nous interpellent.
Où nous mène-t-elle cette voix du bon berger ?
Elle nous amène, en tant que membre d’un troupeau, vers ce que le Psaume 23 appelle les eaux paisibles et les verts pâturages : des lieux de paix, de nourriture saine et profonde pour nos âmes. Elle nous amène dans la présence de Dieu, dans un avant-goût du Royaume. Et cela se passe dehors, hors de ce qui nous enferme, de ce qui nous garde captifs de nous-mêmes, des autres, et de l’ennemi de nos âmes.
Alors parmi les mille voix que nous entendons chaque jour, et que nous suivons, demandons-nous, frères et sœurs, où nous mènent-elles ? Nous amènent-elles « dehors » comme celle de Jésus ? Ou nous gardent-elles à l’intérieur de nos enclos ?
- Nous gardent-elles dans l’enclos de notre univers mental ? Oui, nous écoutons volontiers les voix qui entretiennent nos certitudes (et les algorithmes utilisent bien cela !). Mais elles nous coupent de relations vraies avec les autres, de la capacité à dialoguer, à discuter. Le débat se polarise, chacun s’en réfère à la voix qui alimente ce qu’il croit déjà.
- Nous gardent-elles dans l’enclos de nos fausses sécurités ? L’enclos de la vie qu’on s’est construite, confortable (matérielle, relationnelle, sociale et même ecclésiale : oui, il y a un entre-soi dans l’Eglise, on est bien à l’intérieur et on en oublie sa mission : aller, témoigner, dans ce monde qui en a besoin)
- Nous mènent-elles dans un enclos qui semble nous nourrir, celle des spiritualités alternatives par exemple, mais où l’on se retrouve au bout du compte être un client, un objet et non un sujet, dans un rapport de dépendance qui nous enferme…
- Nous mènent-elles dehors, ce qui nous semble bon et bien, mais dans des lieux qui s’avèrent être des pâturages risqués, des lieux où l’on finit par se perdre. On croit affirmer sa liberté, vivre, s’émanciper, mais on se retrouve aliéné, dépouillé, perdu (comme le fils prodigue…)
- Nous mènent-elles vers des pâturages qui paraissent verdoyants et plaisants, mais qui au fond, quand on fait le bilan, s’avèrent vides et creux (tout l’univers des loisirs et de la consommation…).
A chacun de faire sa liste et de déceler les faux bergers qui guident sa vie.
Le bon berger nous mène dehors, à la rencontre authentique de nous-même d’abord, puis à la rencontre des autres, vers notre prochain, vers Dieu enfin, l’ultime destination de nos vies, le Royaume. Les verts pâturages, tant que nous sommes dans ce monde, c’est le monde où nous vivons, il nous y emmène non pas pour nous y perdre mais pour que nous y témoignons. Pour que nous y apportions notre part, avec les dons que nous avons reçus. Il nous guide dans la jungle de la vie, il nous assure de sa présence, de sa protection, de son amour infaillible. Il marche devant nous. Il nous rassemble (en nous-même et avec les autres, quand les faux bergers nous dispersent), et nous aide à tenir bon, jusqu’à son véritable retour. Sachons frères et sœurs reconnaître cette voix unique du bon berger. Amen.



