
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». En refusant le piège d’entrer dans une logique de domination et d’opposition, Jésus nous interpelle. Qu’est-ce qui appartient vraiment à César ? Que se passe-t-il lorsque César se prend pour Dieu ? Ou que l’on se représente Dieu comme un César ? Et si la pièce de monnaie porte la marque de César, qu’est-ce qui porte la marque de Dieu dans le monde ?
Prédication
Vous trouverez-ci-dessous la retranscription d’une prédication qui a été dite sans avoir été écrite préalablement, avec les caractéristiques de l’oralité.
L'Évangile du jour, chers amies et chers amis, nous fait réfléchir à la question des relations et à la question du pouvoir. À la question de la domination. À la question de la tentation de la lutte de pouvoir les unes et les uns avec les autres, pour prendre le dessus.
Est-ce que ça vous est déjà arrivé dans votre famille, dans votre travail, dans les différents lieux où vous êtes engagés, dans des relations, d’avoir envie d'avoir le dessus sur l'autre ? Est-ce que ça vous est déjà arrivé de vous sentir rabaissé ou disqualifié ? C'est un terme qui m'est venu en méditant, en réfléchissant à cet évangile : disqualifier l'autre. C'est un terme très dur, mais ça arrive. Et on en est témoin souvent. Ce besoin vise à se valoriser soi ou à se rassurer. Parce que, bien souvent, le désir de prendre le dessus, d'être dans une lutte de pouvoir et d'être dans la domination, cela trahit une insécurité profonde, intérieure, qui peut trouver sa source dans des choses très anciennes. Le besoin, pour se rassurer, de disqualifier l'autre. Le besoin de croire qu'on a raison. Le besoin de croire qu'on vaut mieux. Et dans un monde, comme aujourd'hui, marqué par l'incertitude et par beaucoup de perte de sécurité, cette recherche d'une fausse sécurité par la domination, par le sentiment que j'ai raison contre l'autre et que je suis supérieur, c'est une tentation très répandue.
Alors je crois que l'Évangile, aujourd'hui, vient nous interpeller assez profondément. Il nous présente des pharisiens qui tiennent conciliabule et qui envoient des disciples et des membres du parti d'Hérode, le gouverneur de l'époque, pour tendre un piège à Jésus. Eux, justement, se sentent menacés par Jésus et par sa Parole et ils ont besoin de le disqualifier, ils ont besoin de l'éliminer, ils ont besoin de le mettre hors-jeu. Et ils ont bien raison de ne pas y aller. C'est quelque chose, je crois, de très important dans ce texte : le fait qu’ils ne font pas le chemin.
Au début du même évangile, celui de Matthieu, il y a un autre Hérode. On est bien, bien plus tôt : et cet autre Hérode n'avait lui-même pas non plus fait le chemin jusqu'à Bethléem. Vous vous souvenez du récit de la Nativité dans l'évangile de Matthieu ? Hérode est celui qui a le pouvoir, mais qui se sent menacé par un petit enfant, qui a besoin de l'éliminer. Lui non plus, il ne va pas faire le chemin jusqu'à Bethléem, mais il va envoyer les mages. Eux, ils sont d’un autre type d'humanité. Ils se savent humbles, ils sont prêts à se laisser déranger par l'autre, ils sont prêts à changer de point de vue, ils se mettent en route, ils sont prêts à ouvrir les mains et à se mettre à genoux pour recueillir, pour accueillir la royauté d'un petit enfant. Ils sont dans cette attitude d'accueil fondamentale, prêts à donner et à recevoir. Hérode, lui, est coincé : coincé dans ses certitudes, coincé dans son besoin d'avoir raison ou coincé dans son besoin de pouvoir, coincé dans son orgueil. Et voilà une autre forme d'humanité.
Tout au long de l'Evangile, nous sommes devant cette question : Quelle humanité allons-nous cultiver ? Quelle humanité allons-nous vivre entre nous ? Une humanité du chacun pour soi et de la domination, ou une humanité assez sécurisée pour pouvoir tendre les mains et se laisser déranger par l'autre ?
Voilà encore ce qui se joue dans notre texte du jour, quand Jésus est mis en demeure de répondre à un dilemme. On lui pose une colle, on le met dans une situation impossible. C'est une très bonne tactique pour disqualifier quelqu'un : lui tendre un piège et le mettre devant une fausse bonne question. Ça arrive souvent. Et Jésus est celui qui, justement, va refuser d'entrer dans le jeu. Et ce refus, ça le caractérise tout au long de son ministère, et même jusqu'à son procès, qui arrive juste quelques chapitres plus tard. Jésus est celui qui refuse d'entrer dans les jeux de pouvoir. Il est celui qui refuse cette lutte-là. Il se positionne de manière très claire. Mais il ne joue pas le jeu de qui va avoir le dessus.
Jésus parle très clairement. D'ailleurs, il leur dit quelque chose de dur qui va contribuer à le menacer encore un peu plus. Il voit clair dans leur jeu. Il voit leur cœur. Il leur dit : « Hypocrites, vous n'êtes pas nets. » Donc il est extrêmement positionné et courageux. Il ne se soumet pas, mais il ne cherche pas à entrer dans le jeu de la lutte de pouvoir. Au lieu de cela, il fait un petit pas de côté et il les invite à voir autrement. Et c'est ce que fait l'Evangile par rapport à toutes ces tentations qu'on a aujourd'hui d'entrer dans des débats stériles et des luttes de pouvoir. Et on en entend des débats, que ce soit à la table du dimanche ou à la télévision : des débats entre des gens qui sont incapables de s'écouter. Incapables de s'accueillir. Incapables de faire un pas vers l'autre. Mais qui cherchent à prendre le dessus. Et à se rassurer dans le fait qu'ils ont raison contre l'autre. Or Jésus invite à être attentif à tous les moments où cela se joue. Il invite à dire : « Est-il possible de voir les choses autrement ? Est-il possible de faire un pas de côté ? Est-il possible d'entrer autrement dans la relation ? »
« César ou Dieu ? » : C'est ça la question que vous posez ? Mais la question est mal posée. La question, ce n'est pas César ou Dieu. La question c'est : « Quel César et quel Dieu ? »
Derrière la phrase de Jésus, il y a l'image de César sur la pièce. Et, dit-il, il faut rendre à César ce qui est à César. Que dit Jésus ? Il questionne ce qui appartient réellement à César, ce qui fait que l'empereur est empereur. Parce que César, c'est le terme générique pour dire l'empereur, c'est Tibère à l'époque de Jésus. Qu'est ce qui donne de la légitimité à celle ou celui qui exerce l'autorité ou le pouvoir ? La question est posée.
Et moi, Mesdames et Messieurs qui êtes ici à Perroy ou vous qui nous écoutez à la radio, je vous pose aussi la question : aujourd'hui est ce que vous payez des impôts ? Lorsque vous payez les impôts, l'argent que vous donnez à l'Etat, est ce qu'il appartient tout à coup à l'Etat ? Est ce qu'il appartient à nos autorités ?
Il y a des César qui croient que le pouvoir leur appartient, et qu’ils sont au service de leur propre autorité, et que leur seul but, c'est d'avoir et de se maintenir dans le pouvoir et de nourrir leur propre orgueil. Que ce soient les autorités politiques, que ce soient les autorités économiques, les autorités spirituelles aussi : toutes les autorités. Elles peuvent être au service d'elles-mêmes, ou alors elles peuvent être dans une autre attitude, qui est l’attitude qui est celle du Christ.
Dans un autre Evangile, Jésus propose un autre modèle. C’est peu de temps avant d'entrer dans sa Passion, au chapitre 13 de l'évangile de Jean. Jésus se ceint les reins d'un linge. Il se met à genoux et il commence à laver les pieds de ses disciples en leur disant : « Soyez les serviteurs les uns des autres. » Peu après, dans un discours, c’est au chapitre quinze du même évangile de Jean, il leur dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais je vous appelle amis. » Sa manière à lui de voir l’autorité, sa manière à lui d'être humain, c'est d'être serviteur. Jésus n'a jamais voulu être au service de sa petite personne. Est-ce que vous voyez dans l'évangile un moment où Jésus dit : « Votez pour moi, agenouillez-vous devant moi, faites-moi des monuments ou une salle de bal… » ? À aucun moment Jésus ne le fait. Il n'est jamais à son propre service. Il est toujours au service de l'humanité et il est là pour élever l'autre qui est devant lui.
Alors quel César ? Un César conscient qu'il est serviteur ? Un César conscient qu'il est au service du bien commun, et que son but est d’être au service des plus petits ? Jésus a toujours été là d'abord pour les plus petits et les laissés pour compte, ceux qui sont disqualifiés par la vie et par les autres. Quand César ne s'approprie pas le pouvoir et l'argent, mais le redonne, le rend, le redistribue, comme cela doit être le cas avec l'impôt, alors là il nourrit la vie.
Jésus nous rend donc attentifs. Et j'aimerais vous dire que c'est bien pour ça, je crois, qu'il y a au début de la Constitution suisse, ces mots : « Au nom de Dieu tout puissant. Amen. » Que l'on soit croyant ou que l'on ne soit pas croyant, dans le préambule de notre Constitution helvétique, il y a ces mots. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que César n'est pas Dieu et que chaque fois que César est tenté de se prendre pour Dieu, il se fourvoie. Et il y a un petit César qui sommeille en chaque personne qui a un tant soit peu de pouvoir. C'est comme ça. Il y a un petit César qui sommeille en chacune et en chacun de nous aussi, dans nos relations quotidiennes, dans tous les systèmes, dans les systèmes politiques, dans les systèmes d'État, mais aussi dans le système qu'est la famille, dans le système qu'est le couple, dans le système qu'est l'emploi, etc. Et bien à chaque fois que César est tenté de se prendre pour Dieu, on va à la catastrophe. Jésus n'a pas cessé de nous rendre attentifs à cela.
Il y a eu des moments dans l'histoire où les Eglises elles-mêmes se sont rendues coupables de compromissions et de complicité avec des pouvoirs autoritaires, des moments où des Césars ont voulu se prendre pour Dieu. Se positionner comme Jésus, c'est peut-être avoir le courage de dire non, de dire son refus d'entrer dans le jeu de la prise de pouvoir, de refuser de donner légitimité à un pouvoir coercitif, injuste, arbitraire, totalitaire.
Il y a là des enjeux très forts et très profonds. Mais on peut faire encore un petit pas, un pas en avant, parce qu'il y a la deuxième partie du texte aussi. Cette deuxième partie nous rappelle qu’il y a toutes les fois où les humains sont tentés de se faire un Dieu à leur image. Où est gravée l'image de César ? Sur la pièce. Et où est gravée l'image de Dieu ? Les gens qui écoutent Jésus à ce moment-là ont sans-doute la référence : on repense au livre de la Genèse, où Dieu a créé l'homme à son image. Mais vous savez bien qu'on peut très bien retourner la phrase, et dire que l'Homme a créé Dieu à son image. Il est très possible de projeter sur Dieu nos désirs de puissance, de toute puissance, de pouvoir. Et créer un Dieu qui devient l'alibi de nos prises de pouvoir sur les autres. L'histoire de l'humanité et de l'Église regorge de ces moments d'idolâtrie où, plutôt que d'être au service du Dieu qui se met à genoux et qui lave les pieds de ses disciples, on s'est mis au service d'un Dieu qui légitime notre puissance et qui nous permet de disqualifier les autres.
« Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » Elle est où l'image de Dieu ? Où est-elle gravée, la marque de Dieu ? Si la marque de César est gravée sur la pièce, la marque de Dieu se trouve dans notre cœur. C'est cela que nous enseigne le Christ, dans sa manière de regarder et d'accueillir chacune et d'accueillir chacun. Il affirme que chacune et chacun a été créé à l'image de Dieu. Ce regard, nous pouvons le porter les unes et les uns sur les autres. Un regard qui dit : « Tu es porteuse, tu es porteur de Dieu. Je reconnais l'image de Dieu en toi. »
Les disciples des pharisiens et les Hérodiens – c'est là toute l'ironie du texte – avaient bien raison dans ce qu'ils ont dit. Ils ont affirmé une chose vraie, avant de poser une question pleine de pièges. Ils avaient raison quand ils disaient : « Tu n'as pas peur, tu parles en vérité… Tu n'as pas peur de ce que pensent les autres et tu ne tiens pas compte de l'apparence des gens. » Oui, ils avaient bien raison. Disqualifier l'autre, c'est très pratique quand on n’a surtout pas envie de le rencontrer en vérité. Et ils ont bien fait, les pharisiens, de ne pas faire le chemin jusqu'à Jésus : s'ils l'avaient vraiment regardé, s'ils l'avaient vraiment écouté, s'il l'avait regardé dans les yeux, alors peut-être qu'ils auraient été troublés. Peut-être qu'ils auraient été touchés. Peut-être que quelque chose aurait été ébranlé en eux.
Si vous voulez rester dans vos certitudes et garder le pouvoir sur l'autre, alors surtout ne le regardez pas dans les yeux. C'est Emmanuel Levinas, le grand philosophe, qui disait : « La meilleure manière de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux. » C'est ce que vit Jésus.
En observant, en jugeant sur les apparences, on catalogue. En projetant des a priori ou des préjugés sur l'autre, une classification et dès lors une lutte de pouvoir peut survenir. Mais accueillir l'autre dans cette espèce de grâce, de gratuité, tel qu'il est là, ce n'est pas toujours facile et surtout quand on est peu sécurisé et qu'on a besoin de sécurité.
Henri Boulad, un prêtre catholique qui a été très engagé dans Caritas, disait : « Il a une manière particulière de regarder quelqu'un qui lui permet à nouveau d'exister. »
Il y a une manière de regarder quelqu'un qui nie son existence. Et il y a une manière d'accueillir et de regarder quelqu'un qui lui dit : « Je te reconnais, je te vois, je t'accueille ». Voilà tout l'enjeu. Voilà l'enjeu d'une humanisation de nous-mêmes et de nos relations, à la ressemblance de l'humanité que nous montre le Christ dans les Évangiles. Une humanité débarrassée de ce besoin illusoire de sans cesse dominer l'autre, de le disqualifier.
Alors comment faire ? Comment faire au quotidien ? Avec quoi repartir ? Peut-être avec ce point d'attention : est-ce que dans la semaine qui vient, dans mes relations de tous les jours, lorsque je pourrais être disqualifié par l'autre ou que je pourrais être tenté de le disqualifier, est ce que j'arrive à faire ce petit pas de côté qui me fait sortir des oppositions et qui me fait poser l'intention de désirer rencontrer l'autre en vérité, l'accueillir, l'écouter vraiment ? Et quand je dis l'autre, c'est la personne que je rencontre, mais c'est aussi la personne que je vois à la télévision, ou n'importe où, la personne à laquelle je pense. Face aux tentatives de prise de pouvoir, ce n'est pas toujours facile de se positionner comme Jésus a le courage de le faire. Refuser de donner à l'autre le pouvoir de nous disqualifier. Être attentif aux jeux de pouvoir et de domination et les désamorcer en faisant ce petit pas de côté.
C'est ce que fait Paul quand il écrit aux Thessaloniciens et qu'il commence, avec beaucoup de tendresse, en leur disant : « La grâce et la paix soient sur vous. » C'est aussi par ces mots que j'ai commencé ce culte, et c'est par ces mots que nous nous accueillons au début de chaque culte. La grâce et la paix, c'est nous placer en un centre qui fait que nous nous donnons une chance de fonctionner un peu autrement, à la manière du Christ dans la grâce, c'est à dire l'Amour gratuit, donné, offert, et dans la paix.
Merci, je vous l'ai souvent dit, chère communauté de Perroy, merci ! Parce que vivre et essayer d'être dans cette humanité-là au quotidien, ce n'est pas facile. Et quand on est tout seul, ce n'est pas facile. Mais nous ne sommes pas seuls. Nous sommes une communauté. Et nous sommes une communauté aussi avec vous qui nous écoutez à la radio : nous sommes une communauté, disséminée un peu partout. Il y celles et ceux qui se savent fragiles. Et qui tombent souvent. Mais qui en même temps désirent ardemment, dans notre monde, être ferments d'accueil et de reconnaissance envers chaque personne, chaque être humain, comme il ou elle est. Encourageons-nous !
Et que Dieu, le Dieu de Jésus-Christ, que l'Esprit Saint, nous donne sa grâce et sa paix. Amen.





